Lors d’une séance de shiatsu, il peut arriver qu’une cliente (cliente car plus de 90% de mes clients sont des clientes) se mette à pleurer. Elle est généralement gênée, lutte contre cette stupide envie, s’excuse, tente parfois de le dissimuler. Elle fait souvent la relation avec sa situation actuelle ou passée, parfois elle ne sait pas d’où vient ce raz de marée, mais ces larmes sont dans l’immense majorité des cas attribuées à la tristesse et vécues comme une manifestation honteuse de manque de maîtrise.

C’est dommage, parce que ce non seulement ce n’est pas vrai, mais il est parfaitement sain de pleurer.

 

Les larmes ne sont pas synonymes de tristesse. Quand on cherche une cause de tristesse dans sa vie, on finit toujours par en trouver une. Pourtant, on pleure de joie autant que de tristesse. Au-delà, on pleure tout simplement d’émotion dès lors qu’elle est authentique et forte. Qui n’a jamais eu les larmes qui montent au cinéma lors d’une scène d’amour, d’adieu, de poésie ? Ou senti sa poitrine s’élargir et ses yeux s’humidifier devant une œuvre d’art ou un paysage qui vient nous cueillir le cœur ? Une grande tendresse, l’émerveillement, le rire suscitent tout autant les larmes qu’un chagrin. Il est possible, lorsque les larmes montent, de les laisser tout simplement être là, sans chercher à les étiqueter.

Pleurer est de plus une mesure d’hygiène. La composition des larmes n’est pas la même selon qu’on pleure d’émotion ou qu’il s’agit de larmes basales (celles qui lubrifient naturellement la cornée) ou de larmes-réflexe (poussière dans l’œil, bâillement, épluchage d’oignons…). Les larmes d’émotion sont une caractéristique humaine, fruit d’une très ancienne mutation génétique qui a relié notre système nerveux autonome aux glandes lacrymales. En plus d’être composées, comme les autres larmes, d’eau, de sodium (le sel des larmes), de lipides, d’enzymes et d’anticorps, les larmes d’émotion contiennent plus d’eau, plus de protéines et d’hormones, notamment l’adrénocorticotropine (ACTH) liée au stress, la prolactine qui contrôle les récepteurs des neuromédiateurs des glandes lacrymales, la leu-enképhaline (un peptide opioïde) qui est un analgésique naturel — elle freine la progression du message douloureux jusqu’au cerveau —, quatre fois plus de potassium, une forte concentration de manganèse…
Il y a peu d’études permettant de comprendre scientifiquement pourquoi les larmes font du bien : la libération d’hormones apaisant le stress ou la douleur est l’une des explications. Des milliers d’années d’expérience humaine démontrent toutefois que pleurer fait du bien !
Pour aller plus loin : Les larmes, Savoir pleurer : 13 choses que vous ne savez pas sur les larmes, Êtres en larmes

Laisser l’émotion se manifester n’est pas un signe de faiblesse. Il y a certes des manières de manifester ses émotions qui sont plus ou moins acceptables — ou plutôt acceptées — en société, et nous ne serions pas très avisées si nous n’en tenions pas compte. Des larmes lorsqu’on vous fait une énième remarque blessante lors d’une réunion de management seront vues le plus souvent comme un signe de sensibilité excessive et de manque de maîtrise de soi, et reçues avec agacement ou pitié. Il est logique dans cette situation de chercher à les contenir si on sait qu’elles auront un impact sur sa crédibilité dans la sphère professionnelle. Nous apprenons aussi à ravaler nos larmes avec nos proches, dans la sphère familiale ou amoureuse, si elles ont été moquées, si nous nous sommes entendues dire plus d’une fois que nous en faisons toujours trop ou « je ne comprends pas pourquoi tu réagis comme ça ».

Dans notre culture, on ne nous apprend pas à créer un espace sûr au sein duquel les larmes d’émotion que nous avons réprimées peuvent être libérées. Ces émotions non exprimées car vécues comme non-exprimables socialement — tristesse, colère, peur et même certaines joies — vont venir créer des tensions dans le corps, des endroits d’armure et de carapace, des airbags, des verrous, qui permettent de tenir quand même et mettent une sécurité entre soi et le monde. Le revers de la médaille, c’est qu’ils nous emprisonnent et emprisonnent nos émotions aussi… Il n’est alors pas étonnant que lors d’un shiatsu, la détente musculaire et la sollicitation du système nerveux autonome concourent à dissoudre ces tensions, libérant la charge émotionnelle qui y était captive. Les larmes sont un signe que quelque chose de gelé dans le corps commence enfin à fondre.

Oui, c’était un peu obligé, là

Les médecines d’origine chamanique et basées sur l’observation de la réalité expérientielle (c’est-à-dire de la réalité telle qu’elle est vécue, ressentie par les êtres humains), comme l’ayurvéda indien ou la médecine chinoise, sont des médecines dites « holistiques » : il n’y a pas le corps-machine, l’esprit éthéré et le cœur déraisonnable. Corps, cœur et esprit ne sont qu’un ensemble dynamique. Nul besoin de microscope ou de spectromètre de masse pour reconnaître que la peur d’aller à l’école ou de faire une présentation en public peut faire mal au ventre. Que de fortes émotions nouent l’estomac, affectant l’appétit. Que les contrariétés, trop de décisions à prendre, la honte ou l’injustice vécue bétonnent les trapèzes. Qu’un grand soulagement fait pousser un long soupir qui déverrouille le sternum et allège la poitrine…

Une autre façon de le dire est de constater que l’émotion n’est pas d’une nature différente de la tension musculaire : elles sont toutes deux énergie. Certes, la seconde est plus dense au point d’être ressentie comme purement matérielle et, par conséquent, plus « factuelle » que l’émotion. Pourtant, on sent bien l’énergie expansive de l’émotion lorsqu’on éclate de joie ou de colère, tout comme l’abattement de la tristesse. Les tensions dans le corps sont de l’énergie solidifiée.

Certaines sont mécaniques : lors d’une chute par exemple, sous l’effet des décharges d’énergie déclenchées par les messages physiologiques de danger imminent, les muscles vont se contracter en prévision de l’impact et parfois faire des mouvements d’urgence qui vont au-delà de leur capacité.
Certaines tensions musculaires apparaissent aussi autour d’une zone douloureuse, comme lorsqu’on a une vertèbre déplacée ou une articulation qui dysfonctionne, là aussi sous l’effet de signaux qu’il s’agit d’une zone à protéger.

La plupart des autres tensions sont d’origine émotionnelle. Ainsi, la peur, la colère, la tristesse, la joie, la rumination, lorsqu’elles ne trouvent pas un chemin d’expression libérateur et/ou lorsqu’elles sont excessivement présentes, vont rester dans le corps qui les éprouve. L’énergie qui n’a pas été mise à profit va se manifester sous forme de déséquilibre énergétique, perturber les capacités d’homéostasie du corps (processus de régulation par lequel l’organisme maintient les différentes constantes du milieu intérieur entre les limites des valeurs normales), et signaler sa présence par la douleur ou la maladie.

Photo du court-métrage de Buster Keaton, Grandeur et décadence (1922)

Encore faut-il mentionner nos héritages énergétiques. Selon la médecine chinoise et dit de façon très schématique, nous disposons d’une réserve de base d’énergie venant de nos ancêtres, l’essence du Ciel antérieur (antérieur à notre naissance), et d’une réserve d’énergie impactée par notre nourriture au sens large, l’essence du Ciel postérieur (à notre naissance). Grâce la fusion de l’énergie de nos parents biologiques, l’essence du Ciel antérieur vient nourrir l’embryon puis le fœtus. Elle « détermine la constitution de base de chaque individu, sa force et sa vitalité. Elle fait que chaque humain est absolument unique » (G. Maciocia, Les principes fondamentaux de la médecine chinoise, 3ème ed., Elsevier Masson, p. 47). L’essence du Ciel postérieur vient, quant à elle, de ce qui nous nourrit, c’est-à-dire de l’environnement dans lequel nous baignons après notre naissance, et que nous créons ensuite autour de nous en tant qu’adultes. Il s’agit de notre environnement social et affectif qui, selon qu’il est épanouissant ou toxique, affecte notre force de vie, tout autant que de la présence ou pas de pollution (air, eau, nourriture polluée) et du style de vie que nous cultivons. Notre terrain énergétique et nos réserves d’énergie de base dépendent donc pour partie d’un héritage. Retranscrit en langage moderne et occidental, le Ciel antérieur et le Ciel postérieur décrits par la médecine chinoise font furieusement penser à ce que l’on sait du rôle et du fonctionnement de la génétique et de l’épigénétique !…

Les huit trigrammes du ciel antérieur (Xian tian ba gua ou trigrammes de Fu Xi) et
les huit trigrammes du ciel postérieur (Hou tian ba gua ou trigrammes de Wen Wang)

 

Il est par conséquent important que les shiatsushis (« shiatsushi » désigne le/la praticien.ne de shiatsu en japonais) soient attentifs au ressenti du/de la client.e lorsque les larmes surgissent. Notre rôle n’est pas de « faire lâcher » à tout prix. Les tensions que nous rencontrons ont une histoire et une raison d’être. Libérer trop d’énergie émotionnelle à la fois n’est pas rendre service à la personne qui reçoit le shiatsu. Il est également nécessaire de s’assurer, en cas de travail purement axé sur l’émotionnel, que cette personne dispose d’un soutien thérapeutique adapté, pour ne pas la laisser partir d’une séance trop remuante sans aide psychologique.

À tout le moins, quand les larmes surviennent, les accueillir avec douceur sans chercher à les tarir, proposer un mouchoir en papier, demander à la personne si elle veut que l’on continue ce travail-là… C’est cela aussi, le shiatsu.

 

 

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